La synthèse de l'étude sur les critères de stabilité et d'instabilité politique des villes de plus de 10 000 habitants (1977-2020) a été publiée dans le Figaro du 4 mars 2026.
A lire dans l'article qui suit :
* La présentation du panel Municipal ElectionScope
* La méthodologie utilisée
* La présentation des variables
* Les théories et modèles explicatifs du vote local
Villes stables et instables, à gauche et à droite :
méthodologie, données et théories
Bruno Jérôme
Véronique Jérôme
ElectionScope®
Le 4/03/2026
Présentation du panel municipal (1977-2020) ElectionScope®
Constitution de la base de données
Notre base de données politico-économiques sur les municipales françaises a été construite en 1995 à partir de 236 villes de plus de 30 000 habitants. Elle a été ensuite complétée à partir de 2014 dans la perspective de la parution de l’ouvrage Villes de Gauche, villes de droite aux presses de Sciences-Po. Nous avions alors analysé la dynamique partisane des grandes villes française depuis 1977. Dans la perspective de 2020, nous avons étendu l’analyse à un panel de 675 villes de plus de 10 000 habitants ce qui autorise une étude par strates : de 10 000 à 20 000 habitants (253 villes), de 20 000 à 30 000 habitants (169 villes) et de plus de 30 000 habitants (253 villes) soit 675 villes étudiées en tout.
Le panel, aujourd’hui panel municipal ElectionScope ®, des 675 villes comprend au total 467 villes de province et 208 villes d’Ile de France.
La base de données actuelle (période 1977-2020) comprend non seulement des variables électorales et politiques (triangulaires, quadrangulaires, pentagulaires, statut des sortants, primaires, dissidences…) mais aussi des données économiques (taux de chômage par zone d’emploi) et budgétaires locales (issues des comptes administratifs des communes) et enfin des données socio-démographiques (CSP, structure d’âge…) et urbaines (nombre d’habitants par type d’habitat, logements sociaux…). Les données d’avant 2000 n’ayant pas toutes été numérisées, nous avons entrepris ce travail long et fastidieux à partir de données papier pour compléter les données manquantes depuis 1977.
Le panel couvre en tout 675 des 1018 communes de plus de 10 000 habitants pour lesquelles nous avons pu récolter toutes les données voulues depuis 1977. Les 343 communes restantes (en prenant le nombre recensé en 2020) n’ont pas été retenues en raison de ruptures statistiques ou simplement de données budgétaires et électorales non disponibles.
Le panel couvre donc 49% des 516 villes de 10 000 à 20 000 habitants (villes moyennes), 69,5% des 253 villes de 20 000 à 30 000 habitants (villes intermédiaires) et 97% des 259 villes de plus de 30 000 habitants (grandes villes).
Dans notre panel de 675 villes couvrant la période 1977-2020, le critère de stabilité partisane ou d’instabilité est décliné en 7 groupes. Chacun d’entre eux est déterminé en comptabilisant les victoires du camp de droite (lato sensu[1]) et de gauche (lato sensu[2]) obtenues le jour de l’élection[3] de la manière suivante :
Les villes du panel sont réparties comme suit (voir histogramme ci-dessous) :
Chaque catégorie de villes est analysée avec les caractéristiques suivant :
Sur la période 1977-2020, nous avons analysé l’évolution des variables économiques, budgétaires locales, socio-démographiques et urbaines ce qui permet d’esquisser le profil moyen des différents groupes de villes dont on verra qu’ils sont parfois très « typés » et représentatifs du vote de droite ou de gauche voire totalement hybrides.
Nous avons appuyé notre analyse sur 25 critères (voir annexe 1 pour les ratios financiers et annexe 2 pour les données historiques agrégées) :
Lorsqu’on étudie la genèse des modèles explicatifs du vote local, les premiers modèles dits « écologiques » expliquaient l’ancrage électoral par le rôle joué par les caractéristiques géologiques, sectorielles voire religieuses des territoires (voir André Siegfried[4], 1913 ; Paul Bois[5], 1971 ).
Avec François Goguel (1947)[6], les modèles prenant en compte les caractéristiques territoriales évoluent et donnent naissance à une véritable géographie électorale moderne qui ne rejette d’ailleurs pas le rôle joué par les disparités économiques des territoires. Ceci aboutit à jeter les bases d’un vote « partisan » définissant des zones de force électorales territoriales et dans lequel les déterminants socio démographiques (CSP, structure d’âge) ou même urbains (type d’habitat) jouent un rôle déterminant. Dès lors les villes aux caractéristiques fortement ancrées ne devraient pas changer de couleur politique.
Mais en revanche, ces facteurs ne peuvent expliquer pourquoi des électeurs aux caractéristiques sociologiques et partisanes a priori inchangées modifient parfois leurs votes d’une élection à l’autre brisant ainsi une stabilité que l’on tenait pour acquise.
Les économistes introduisent avec Charles Tiebout (1956)[7], le rôle joué par la mobilité résidentielle ce qui aboutit à définir des critères de localisation rationnels (fondés sur les variables budgétaires et la gestion des édiles). On observe ainsi que les citoyens se regroupent sur un territoire en fonction de préférences homogènes et similaires. Alain Mingat et Pierre Salmon (1986)[8]montreront que voulant conserver leur « électorat captif » ou leur socle électoral, les maires tendent à « façonner » la démographie urbaine dans le sens qui leur est le plus favorable. Ce qui peut dans certains cas renforcer le processus de mobilité résidentielle et donc le « vote avec les pieds ». Ceci influe naturellement (ou pas) sur la stabilité partisane des villes.
De leur côté, les économistes des Choix Publics partant de la théorie de l’électeur médian d’ Anthony Downs (1957)[9] expliqueront que le résultat des élections locales repose sur la stratégie de l’électeur médian ou plutôt de l’électorat médian qui par son vote décisif correspondant à ses préférences pour tel ou tel programme décide du sort de l’élection. Dès lors les partis en compétition moduleront leur plateforme électorale afin de capter les voix de cet électorat décisif devenant un véritable « dictateur » positionnel. On parlera alors d’électeurs et de partis « opportunistes ». L’électorat médian n’est pas le même d’une collectivité à l’autre. De même qu’au sein d’une même collectivité le groupe médian peut se déplacer sur le spectre politique au gré de l’évolution de ses préférences. Ce qui peut entrainer une certaine instabilité partisane d’une élection à l’autre.
Enfin, les politistes proches des « choix rationnels » (Valdimer O. Key, 1966)[10] et les économistes défendant les modèles de « vote économique » expliqueront que le vote s’opère selon une logique « sanction-récompense » du bilan des sortants (voir aussi Jérôme et Jérôme, 1996[11], 2002[12], 2018[13]). Lorsque le bilan est bon, on récompense le sortant en le reconduisant. Lorsque le bilan est jugé mauvais on « sort le sortant ». On notera que sanction et récompense ne sont pas symétriques. On a tendance à punir avec plus d’intensité qu’on ne récompense (concept d’asymétrie du blâme de Mueller, 1970[14]).
Toutes ces approches tentent d’expliquer, chacune avec leurs logiques, le comportement de vote local. Malheureusement il n‘existe pas de modèle « pur » et bien souvent le résultat de l’élection relève d’un faisceau de facteurs explicatifs dont le poids peut varier d’une élection à l’autre. Le « bon » modèle explicatif est donc souvent de nature hybride.
A cela s’ajoutent des éléments qui relèvent de la stratégie électorale : présence de dissidents, de primaires officielles ou officieuses ou existence de triangulaires (voir des quadrangulaires ou des pentagulaires) au second tour. Autant d’éléments qui peuvent venir contrecarrer l’assise partisane ou un bilan a priori solide.
Enfin, les élections municipales françaises ne sont jamais totalement purement locales, principalement dans les 1018 communes de plus de 10 000 habitants.
D’une part, elles ont lieu le même jour. D’autre part, les appareils politiques nationaux pèsent sur la désignation des candidats. En un mot, elles ont souvent valeur de test national. Tout dépend de leur position dans le calendrier des élections nationales (Voir la « logique des élections intermédiaires » de Jean-Luc Parodi, 1983, 1989[15]). Certaines d’entre-elles ont une nature d’élections intermédiaires (1977, 1983, 2014) voir d’un test pré-électoral de la présidentielle (2001) et sont parfois annonciatrices de mouvements de fond dans l’électorat sans pour autant être systématiquement prédictives des échéances nationales. D’autres sont post-présidentielles (1989, 1995, 2008) et sont plutôt « dégouvernementalisées » (sauf 2008). Enfin certaines sont inclassables en raison de chocs exogènes comme la crise Covid (2020).
On ne peut donc exclure que les facteurs économiques et politiques nationaux influent sur les municipales. La plus ou moins bonne gestion de la situation économique par le gouvernement peut impacter la popularité du président et entamer le socle électoral des maires qui lui sont politiquement proches. Si ce socle est déjà fragile, il n’est alors pas exclu d’être battu en vertu d’un bilan honorable. Enfin, les retombées locales d’une conjoncture nationale dégradée peuvent affecter le score électoral d’un maire même s’il n’en est pas a priori le principal responsable. En l’espèce, le taux de chômage, est un indicateur d’ambiance mesurant la santé de l’économie, ce dont les électeurs peuvent se saisir pour envoyer via leur vote municipal, un signal à l’exécutif national.
[1] Incluant le centre macroniste, le centre-droit (NC et UDI alliés à la droite classique), les autonomistes, si alliés à la droite et le RN (FN).
[2] Incluant les partis écologistes.
[3] Les élections partielles pour cause d’annulation ne sont donc pas prises en compte ici. En revanche, elles le seraient dans une analyse portant spécifiquement sur les équipes sortantes.
[4] André Siegfried, Tableau politique de la France de l'Ouest sous la 3e République. Paris: Armand Colin, 1964, 536 pp. 2e édition publiée avec le concours du CNRS. Première édition, 1913.
[5] Paul Bois (1971), Paysans de l'Ouest, Paris, Flammarion, 1971, 384 p.
[6] François Goguel (1947), Initiation aux recherches de géographie électorale, Paris, Centre de Documentation
Universitaire, Centre d'Etudes Supérieures de Sociologie, 1947, 95 p.
[7] Charles M. Tiebout (1956), “ A Pure Theory of Local Expenditures”, The Journal of Political Economy, Vol. 64, No. 5, (Oct., 1956), pp. 416-424, The University of Chicago Press
[8] Mingat, Alain et Pierre Salmon, (1986), « Choisir sa population pour gagner les élections ? Une étude empirique sur les élections municipales de 1953 à 1983 », Revue française de science politique, 36-2 pp. 182-204.
[9] Anthony Downs (1957), An economic theory of democracy, New York, Harper and Bros.
[10] Valdimer O.Key (1966). The Responsible Electorate: Rationality in Presidential Voting, 1936-1960. Belknap Press of Harvard University Press.
[11] Deffains B., Jérôme B. et Speziari V. (1996), « Décentralisation et compétition fiscale : les limites à la dynamique concurrentielle des territoires », in « Entreprise, Région et Développement, mélanges en l’honneur de René Gendarme », Editions Serpenoise , p. 155-172..
[12] Véronique Jérôme-Speziari et Bruno Jérôme, (2002), « Les municipales de mars 2001 : vote récompense ou vote sanction ? Les réponses de l'analyse politico-économique », Revue française de science politique, pp. 251-272.
[13] Bruno Jérôme et Véronique Jérôme-Speziari et alii (2018), Villes de gauche, villes de droite
Trajectoires politiques des municipalités françaises de 1983 à 2014, Presses de Sciences Po, 280 pages.
[14] Mueller, J.E, (1970),»Presidential Popularity from Truman to Johnson.», American Political Science Review, 64, p. 18-30.
[15] Parodi Jean-Luc. (1983), « Dans la logique des élections intermédiaires », Revue politique et parlementaire , n°903, avril, p. 42-70.
Parodi Jean-Luc. (1989), » Une élection intermédiaire précoce» in « Elections Municipales 1989 , résultats, analyses et commentaires», Département des Etudes Politiques du Figaro, p. 6-7.
ANNEXE 1 -Les indicateurs de la qualité de la gestion locale:
[1] Depuis 2005 la notion de potentiel financier est venue compléter celle de potentiel fiscal. Le potentiel fiscal est un indicateur de « richesse » potentielle de la ville. Il est égal à la somme que produiraient les taxes locales directes de cette collectivité si l'on appliquait aux bases communales de ces taxes le taux moyen national d'imposition.
Le potentiel financier reprend cette logique mais est égal au potentiel fiscal, auquel est ajoutée la dotation forfaitaire de la DGF provenant de l’Etat, perçue par la commune l’année précédente (hors compensation de la suppression de la part salaire de la taxe professionnelle). Ce potentiel financier permet ainsi de prendre en compte l'ensemble des ressources stables d'une collectivité. En effet, outre la capacité de la collectivité à mobiliser des ressources fiscales (potentiel fiscal) s’ajoute la richesse tirée par la collectivité de certaines dotations versées par l’État de manière mécanique et récurrente, et qui sont un élément essentiel pour équilibrer son budget.
[2] Il mesure la pression fiscale exercée par les collectivités sur les citoyens et les entreprises, dans la commune par rapport à la moyenne nationale.
[3] Ce coefficient évalue le niveau des dépenses incompressibles à court terme auxquelles la commune doit faire face.
<< Nouvelle zone de texte >>
VILLES DE DROITE, VILLES DE GAUCHE
La campagne des municipales de 2020 a déjà commencé!
"Villes de gauche, villes de droite" permet d'entrevoir les clés de la victoire aux municipales dans les villes de plus de 30 000 habitants.
L'ouvrage repose sur une base de données originale portant sur 236 grandes villes (1983-2014) élaborée par Bruno et Véronique Jérôme, étape par étape, depuis 1995.
Une plongée au coeur des déterminants du vote municipal dans les grandes villes françaises.
Le pouvoir politique ne peut décréter une victoire électorale, pas plus qu’il ne peut décréter un taux de croissance ou un taux de chômage !
Ce n’est pas une incitation à l’inaction, bien au contraire, ce que nous soulignons ici avec force et démonstrations – preuves théoriques et empiriques à l’appui- c’est que le politique, dans une démarche éthique, sincère et, responsable, doit avoir pour obsession de créer l’écosystème propice à l’apparition de la victoire. Ceci suppose d’agir en pleine conscience des logiques du marché politique (chapitre 1), de sélectionner les leviers efficaces et, d’intégrer la primauté de l’économie à côté des enjeux de nature politique, sociale et sociétale (chapitre 2). Il faut encore respecter le jugement de l’électeur qui se fonde sur les annonces d’un programme et le bilan d’un mandat pour mesurer la crédibilité du politique. La crédibilité est l’élément décisif de la victoire (chapitre 3), mais le politique devra aussi veiller à communiquer, sans manipuler, s’il souhaite persuader et/ou remobiliser les électeurs (chapitre 4). C’est alors qu’il pourra –aidé des bons outils et modèles scientifiques de prévision (chapitre 5)- envisager et optimiser ses chances de victoire.